Sur une île lointaine

August 27, 2019

 

La pêche en pirogue

 

            Il fait encore nuit. Je marche sur la route bétonnée qui mène à la plage. J’entends des chiens qui aboient plus haut dans la vallée. Le village dort encore. Plusieurs paepae bordent la route. Ce sont des plates-formes d’environ un mètre de haut, composées de très gros rochers polis sur lesquelles s’élevaient, au temps précoloniaux, les maisons destinés aux chefs, aux prêtres, ou sur lesquelles étaient organisés des cérémonies religieuses (sacrifice humain, etc.).   

           J’aperçois au loin la silhouette d’Hervé. Il se tient à côté de sa pirogue à balancier. Elle est sur le sol enherbé, derrière la plage de galets noirs. Dans cette vallée les pirogues sont encore fabriquées dans des troncs d’arbres par un sculpteur, les embarcations en aluminium ne les ont pas encore remplacées.

            Nous embarquons. Hervé fait avancer la frêle embarcation à l’aide d’une simple rame. Sur ces petites pirogues, il n’y a pas de moteur. Il se dirige vers les bancs de poissons qu’il convoite. C’est le troisième jour de la pleine lune, il y aura du poisson, c’est sûr, me dit-il. La plupart du temps, Hervé pêche à la traîne, à la palangre, ou avec un poids. Il n’utilise pas de canne à pêche, mais un fil de nylon et un hameçon, plus ou moins gros, selon le type de poisson qu’il veut pêcher, mais cela ne l’empêche pas de capturer des thons de 30kg lors des bons jours.

            Nous glissons lentement sur l’eau encore calme. La lune illumine la mer et la côte.

Hervé ne dit pas un mot du trajet. Les endroits où les poissons sont abondants ne sont connus que de quelques personnes, et la connaissance des amers se transmettent de génération en génération. Tout à coup, il s’arrête de ramer et regarde une dernière fois la côte, à gauche, puis à droite.

 

- "Ça y est on y est", me dit-il calmement. "Tu vois le cocotier, là-bas sur le rocher ?" me dit-il en me montrant une masse noire à gauche, et l’église du village, en se tournant à droite.

            Je scrute l’obscurité, sans pouvoir y distinguer quoi que ce soit. Nous sommes en fait au dessus d’un toka (haut fond), au-dessus duquel se concentrent de nombreuses espèces de poissons.

            Après avoir passé deux heures à pêcher, nous rentrons au village alors que le soleil se lève. La pêche a été bonne : une carangue, trois rougets et deux bonites. Cela permettra à Hervé de manger aujourd’hui, il en donnera également à un cousin. Il ne fait jamais payer les poissons qu’il pêche mais les donnent. Arrivé sur la plage, il dépose les poissons sur le quai, remet sa pirogue sur l’herbe, et prépare le poisson sur une plateforme rocheuse au pied de la falaise, à côté du quai. Il les écaille, les évide et les nettoie dans l’eau de mer. Le travail terminé, il remonte chez lui à pieds, avec ses poissons. C’est l’un des seuls au village à ne pas avoir l’électricité chez lui. Il vit au rythme du jour et de la nuit, sauf quand il passe ses soirées chez son cousin, où il peut regarder la télévision.

 

 

Vers le fa’apu

 

            Je remonte la rue qui mène à la montagne. Je dois rejoindre Jean-Louis, qui va nous emmener à son fa’apu (jardin-potager), situé un peu plus haut dans la vallée. Nous allons l'aider à planter des légumes et des arbres fruitiers. C’est le bon moment : c’est la pleine lune et la mer est haute. En chemin, je croise Yvonne, je la salue :

- "Kaoha"

- "Non, non, on dit Ka’Oha", me répond t-elle en insistant bien sur le « O ».

            Je me suis vite aperçu que les gens ici, en les entendant parler marquisien, accentuent fortement chaque syllabe. Le verbe est tranchant, comme les machettes que leurs ancêtres utilisaient pour se frayer un chemin dans la forêt dense, et s’installer sur ces terres inhospitalières.

            La plupart des habitants qui vivent dans les petites vallées (par opposition aux vallées principales, plus « urbaines »), semblent ne pas avoir besoin de beaucoup d’argent pour se nourrir. En effet, beaucoup ont autour de leurs maisons, et dans leurs fa’apu, de nombreux arbres fruitiers: bananes, pamplemousses, caramboles, mangues, citrons, papayes, et surtout le mei (le fruit de l’arbre à pain), l’aliment de base du Marquisien, ainsi que des légumes (taro, manioc, patate douce). Certains en cultivent plus que pour leur consommation personnelle et les revendent à Tahiti, ce qui leur permet de gagner un peu d’argent. Grâce à cela, ils sont en relative autosuffisance alimentaire. Jean-Louis n’achète pas les produits vendus dans les magasins, pour la plupart importés de Nouvelle-Zélande, Australie, États-Unis ou de France, car, nous dit-il, les poulets sont « bourrés d’hormones » et les légumes « pleins de pesticides ».

            Je me souviens alors de la conversation que j’ai eue la veille au soir avec le chef de prière du village, qui me faisait part de sa grande perplexité par rapport à un phénomène récent qu’il ne comprenait pas, et qui en France, d’après ce qu’il en voyait à la télévision, était très à la mode : le bio. Il m’a demandé : « pourquoi est-ce qu’ils en parlent tout le temps du bio ? Nous, on fait du bio. Les Marquises, c’est 100% bio, c’est pas si compliqué non ? ».

            Je rattrape Jean-Louis sur le chemin qui mène vers le haut de la vallée, il transporte dans une brouette de jeunes pousses de tomates, de choux, de salades, d’ananas, et d’autres. Son fils de quatre ans, Matapoea (qui signifie beaux yeux en Marquisien), l’accompagne. La plupart des prénoms Marquisiens ne sont pas des noms propres, mais des assemblages de noms communs, ce qui peut amener certaines personnes à avoir des prénoms très imagés, comme « le jour », ou « la larme qui scintille ». Par ailleurs, les Marquisiens, peuple à cheval entre deux cultures, parlent couramment deux langues, et tout le monde a deux prénoms : un marquisien et un français, on utilise soit l’un, soit l’autre.

            Jean-Louis amène son fils avec lui, car il souhaite lui apprendre dès son plus jeune âge la « vraie vie », c’est à dire, les activités qui permettent aux Marquisiens de se débrouiller tout seul pour se nourrir. En effet, à l’école, il n’apprend rien de tout ça, on lui apprend plutôt à devenir un « bon petit Français », pas ce qu’il devrait être, un Marquisien.

            La « vraie vie » aux Marquises, c’est la pêche, l’agriculture, le coprah, mais aussi la chasse, loin dans la vallée, ou sur les haut-plateaux arides, où se trouvent des phacochères qui peuvent atteindre les 300kg. Toutes ces activités demandent une bonne forme physique et sont difficiles, c’est pourquoi Jean-Louis veut le préparer à cette vie, pour que plus tard, il ne se perde dans l’illusion d’une vie dans un bureau à Tahiti, à laquelle de nombreux jeunes Marquisiens aspirent.

            Nous arrivons à une clairière où se trouve, de l’autre côté de la rivière, une zone défrichée. Elle se trouve au milieu de la jungle formée par des cocotiers, des pandanus, des bois de rose, et autres immenses arbres tropicaux, qui s’élèvent vers le ciel, comme pour rappeler la petite place que nous occupons, nous les Hommes, face à la grandeur de la Nature. Matapoea commence déjà à planter une rangée d’ananas.

 

 

Le coprah et le haut de la vallée

 

            Plus haut dans la vallée se trouvent les cocoteraies. Les cocotiers n’étaient pas aussi abondants avant l’arrivée des Européens. Ils ont été plantés par ces derniers pour faire le commerce de la chaire blanche qui se trouve à l’intérieur : le coprah. Elle sert à faire de l’huile pour les cosmétiques ou l’alimentation. Beaucoup de Polynésiens exploitent encore les cocoteraies, car cela leur permet de s’assurer un revenu convenable. Cependant, cette activité tend à s’éteindre, car elle est difficile, malgré les subventions accordées par le Territoire de Polynésie française.

            Nous sommes sur le terrain de la famille d’Ismaël. Nous sommes en plein cœur de la jungle, il y a des moustiques et des nonos partout, alors nous préparons un feu afin de les faire fuir. Ça fonctionne bien… seulement lorsque le vent amène la fumée vers nous. Les cocos sont déjà réunies. Nous nous essayons avec la hache de casser la coco en deux, puis à enlever la chair avec une sorte de grosse cuillère. Au final, nous arrivons à récolter près de 40kg de coprah (ce qui n’est pas beaucoup apparemment), que nous mettons dans un grand sac de jute.

            Ensuite, Ismaël nous emmène voir les nombreux paepae, au milieu de cette végétation luxuriante, traces de l’ancienne civilisation marquisienne. En effet, c’est dans le fond des vallées que les Marquisiens vivaient jadis. La plupart de ces plateformes se trouvent au pied de aoà (banians), d’immenses arbres dont les branches s’étendent jusqu’au sol et forment des racines. On raconte que les ancêtres plaçaient les ossements des défunts entre les nœuds des racines de cet arbre sacré. Je tente d’apercevoir un crâne, un os, mais je n’en vois pas. Sur un tohua (un site cérémoniel) qui est un peu plus en contrebas, je tente aussi d’ouvrir mon esprit, pour ressentir une présence, pour appréhender moi-même ce qu’on appelle ici le mana, une force impalpable. Mais je ne ressens rien, personne ne s’adresse à moi, je n’ai pas la chair de poule, je n’ai pas « la grosse tête » comme on dit ici, quand on raconte des histoires sur les esprits. Ma culture et mon esprit d’Occidental m’empêchent sans doute d’accéder à ces connaissances mystérieuses.

            Plus haut encore dans la montagne nous dit-on, il existerait une grotte sacrée, tapu (interdite) pour les Marquisiens, d'où émanerait le mana, dans laquelle se trouvait de vieux tambours en peau de requin, des têtes humaines attachées à des filets, et les ossements d’un homme géant, un to’a (guerrier) qui devait faire au moins 2m30. On raconte que seul ce géant pouvait accéder à certains endroits de la montagne, et notamment une plateforme qui servait de refuge lors des guerres inter-tribales, située au pied du plus grand piton rocheux de l’île. Le géant y hissait les femmes et les enfants de la tribu de la vallée, afin d’échapper aux envahisseurs.

            La grotte aurait pourtant été profanée dans les années quatre-vingt-dix. Trois individus auraient volé ces objets des temps anciens. Quelques mois après, ils seraient tous devenus fous, l’un d’entre eux racontait même que le guerrier venait le hanter la nuit. Aujourd’hui encore, personne n’ose s’approcher de cette grotte. Malgré l’évangélisation, qui a commencé à partir du XIXème siècle, les croyances ancestrales sont encore bien présentes dans les esprits. Beaucoup de Marquisiens nous disent qu’ils ressentent le mana des lieux sacrés, ainsi que la présence des esprits des ancêtres. Est-ce le passé lourd de ces îles (guerres, sacrifices humains, cannibalisme), qui a entraîné les âmes des morts à hanter ces rochers, ces arbres, ces rivières, et qui a imprégné ces lieux d’une sorte de magie indécelable pour l’Européen ? Comme si, dans l’essence même des Marquisiens, les croyances tribales que les missionnaires avaient tant cherché à faire disparaître subsistaient. Elles ne semblent pourtant qu’endormies. Le jour où la population délaissera l’Église, et que le christianisme disparaîtra, alors, les croyances anciennes reviendront.

 

 

Partie de pêche sous-marine

 

            Nous partons à la pêche sous-marine avec Motu et Hitapu dans une baie voisine. Une fois la voiture garée, nous longeons le pied de la falaise à pied. J’essaye de ne pas tomber sur le platier glissant et coupant. Parfois des vagues s’engouffrent dans les crevasses de celui-ci et nous aspergent d’eau salée. Parfois aussi, nous glissons et nous nous retrouvons dans l’eau.

          Après avoir passé le premier cap, nous découvrons des falaises encore plus menaçantes. Le paysage n’est pas engageant : la mer est agitée, le ciel est gris et lourd, le platier s’étend ici plus loin vers le large, qui est recouvert de temps en temps par des vagues. On me dit qu’il faut aller au bout de celui-ci pour nous mettre à l’eau. Je ne suis pas très rassuré, mais j’y vais quand même. Motu est déjà au bord du platier, il saute et disparaît. Je commence à marcher en cherchant à chaque pas mon équilibre et en essayant de ne pas me couper. Arrivé au bout du platier, une vague s’engouffre dans un chenal à ma droite et un courant violent se créé, vers la côte, puis une fois la vague passée, vers le large. Je ne dois pas sauter à n’importe quel moment, mais attendre que le courant m’amène vers le large, sinon, je finirais scalpé par les rochers tranchants. Mon fusil à la main, mon masque sur les yeux, j’attends la prochaine vague, puis je me lance, et saute pieds joints dans l’Océan Pacifique. L’eau n’est pas très claire, mais je vois quand même bien. Il y a des grottes sous-marines partout, et quelques poissons. J’observe Motu qui tente de harponner des poissons colorés passés par là. J’arme mon fusil, en me déchirant la peau de l'abdomen au passage, car l’arrière du fusil n’est pas du tout ergonomique. Après l’avoir chargé, je commence à observer le mouvement des poissons, ceux qui vont vite, ceux qui se déplacent lentement, ceux qui ne bougent pas, ou ceux qui se précipitent sous un rocher quand je m’approche d’eux. Je repère un petit poisson tout noir de deux fois la taille d’une main. Je plonge, je dirige mon fusil vers lui, je fixe l’animal du regard, et « tak », la flèche part et le poisson est éventré. Heureux, bien que je ne réalise pas encore que je viens de tuer un animal pour la première fois de ma vie (si on ne compte pas les mouches, les insectes et les araignées), je remonte en brandissant ma prise au bout de la flèche. Motu détache le pauvre animal, en veillant à boucher avec ses doigts les blessures infligées par la flèche, pour ne pas attirer les requins, car du sang s’en échappe. Il le lance sur le platier, où nous irons les chercher tout à l’heure.

           Ensuite, nous recommençons notre chasse. J’arrive à avoir un autre poisson, mais il s’avère être non comestible. Je ne sais pas pourquoi. On le relâche dans l’eau, mais il a l’air déjà mal en point. Je pars un peu plus loin à la recherche d’autres poissons. Plus je m’approche du bord, plus il y a du courant. Je plonge une nouvelle fois, je dirige mon fusil vers le poisson, je vois ses yeux vitreux qui bougent, j’ai le doigt sur la gâchette. J’hésite à tirer. Je me demande ce que je fais là à m’amuser à tuer des poissons. Pour manger ? vraiment ? alors qu’il y a du mei (le fruit de l’arbre à pain) et des fruits plein la glacière ? Je suis immobile, je me rends compte que je m’amuse à tirer sur de pauvres poissons colorés, qui cherchent à se nourrir de planctons et de micro-algues, en jouant dans le courant. Finalement, je décale légèrement le harpon vers la droite, et je tire dans le vide : « chanceux animal, profite de ton sursis ». À ce moment là, je commence à manquer d’air, alors je remonte à la surface. Après cette brutale prise de conscience, je comprends que je n’arriverai pas à tirer sur un autre poisson pendant la séance de pêche.

            Plus tard, j’aperçois un requin gris qui glisse entre des rochers. Calme, le prédateur des mers vient voir ce que font les humains. Il ne va pas m’attaquer, et puis il est déjà parti. Le Marquisien, comme la plupart des Polynésiens, ont gardé un lien très étroit avec ces animaux marins, considérés d’ailleurs comme des dieux, ou une réincarnation des ancêtres. Ils sont rarement pêchés, et les attaques de requins sur les humains sont extrêmement rares en Polynésie. D’ailleurs, ça me fait penser à une discussion que nous avons eue avec une des doyennes du village. Elle nous disait en rigolant que les grands-parents de ses parents (si on fait le calcul, cela veut dire que c’était aux alentours  de 1850), ne mangeaient pas les poissons à la teinte rouge, car ils étaient considérés comme des dieux.

            Je vais retrouver Motu et Hitapu, qui continuent à pêcher tranquillement. Motu a attaché trois petits poissons à un des harpons, ça fait une belle brochette. C’est l’heure de rentrer. Nous nous dirigeons vers une plage de galets où nous pourrons poser pied à terre sans risquer de nous faire projeter contre des rochers. Revenus sur la terre ferme, nous rentrons à la voiture en prenant un chemin emprunté par des chèvres sauvages ; nous ne pouvons pas rentrer par la plage, car la mer est trop haute. Lorsque nous arrivons à la voiture, nous préparons un feu de bois. Motu me montre comment écailler et préparer le poisson. Il faut d’abord enlever les écailles à l’aide d’un couteau, éventrer le poisson jusqu’à la tête, puis enfoncer ses doigts dans les branchies pour les arracher au corps du poisson. Si on a de la chance, les viscères viennent avec, alors à ce moment là on peut dire que « c’est propre ». Ensuite, on fait des entailles de chaque côté du poisson, et on le met sur une grille, au dessus de feu.

 

 

 

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