Sur ce caillou français en Amérique du Nord

August 27, 2019

Cet après-midi là, en ce début de mois de juin sur l’île de Saint-Pierre, le soleil brille, mais le thermomètre affiche 3°C. J’emprunte le chemin qui mène à l’Anse à Henri, je traverse un paysage de roches grises et de petits lacs où viennent s’abreuver des oiseaux marins. Le vent souffle et fait s’ébouriffer les plumes des goélands et certains d’entre eux se risquent à survoler la plaine malgré les fortes bourrasques, qui les font dévier de leurs trajectoires. Je croise un pêcheur qui revient vers la ville, avec sa canne à pêche sur l’épaule et un panier rempli de poisson. Il me salue brièvement en hochant la tête.

 

J’arrive au point de vue sur le Grand Colombier, un rocher immense à quelques centaines de mètres de la pointe nord-est de Saint-Pierre. Des macareux moines et des guillemots, se comptant par milliers, y nichent. Au nord-ouest, j’aperçois les hautes falaises de Langlade, ainsi que, bien que presqu’imperceptible, le cordon dunaire de 12 kilomètres de long qui la relie à Miquelon.

Miquelon-Langlade est la deuxième île habitée de l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon.

 

J’aperçois une projection d’eau vers l’est, c’est le souffle d’un cétacé. Avec mes jumelles, j’ai juste le temps de voir la nageoire dorsale d’une baleine à bosse, puis sa queue, elle prend son souffle avant de plonger dans les profondeurs, à la recherche de krills. Hier, lors d’une sortie en mer, nous avons pu en voir une de plus près, mais elle sentait notre présence et ne refaisait pas souvent surface. Ces majestueux mammifères, fragiles mais puissants, semblent indolents, comparés à leurs cousins humains, qui s’agitent sur terre, à essayer d’améliorer leur condition, à échapper à la misère ou à construire des pyramides. Les baleines, quant à elles, ne bâtissent pas d’empires, elles sont libérées des contraintes matérielles ; les océans leur appartiennent. Depuis plusieurs dizaines d'années, il est interdit de les chasser, tout comme les phoques, que l’on trouve également dans l’archipel. Cela a porté ses fruits paraît-il, car beaucoup de Saint-Pierrais nous ont dit qu'il n’y a en a jamais eu autant.

 

Le bras de mer qui sépare l’île de Saint-Pierre du Grand Colombier est très fréquenté. Des Saint-Pierrais se rendent sur Langlade en bateau à moteur, certains d’entre eux y ont une résidence secondaire. Mais j’aperçois une embarcation qui s’arrête tout près du rivage. Que fait-il ? C’est peut-être un pêcheur qui remonte ses casiers à homards. En effet, il y a de nombreux pêcheurs plaisanciers ici, on en dénombre pas moins de 800. La pêche de plaisance a remplacé la pêche professionnelle, alors que l’île a pendant longtemps vécu de la pêche. Pendant la deuxième moitié du 20ème siècle, des navires du monde entier venaient se ravitailler à Saint-Pierre. La raison de cet engouement ? La proximité de l’île avec les bancs de Terre-Neuve, un plateau sous-marin peu profond, à la croisée du courant froid du Labrador et celui chaud du Gulf Stream, et qui concentrent des quantités de poissons parmi les plus abondantes du monde. La morue était l’espèce la plus pêchée et il y en avait tellement que l’on pensait qu’il y en aurait toujours…

 

Lors de sa découverte par Jacques Cartier, en 1536, l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon était déjà connu des marins Basques, Bretons et Normands, qui venaient pêcher la morue sur les bancs de Terre-Neuve. À cette époque, on ne pêchait que la morue, qui était exportée vers l’Europe et dans les colonies françaises comme aux Antilles. C’était aussi à l’époque des Grandes Découvertes et du partage du Nouveau-Monde : autrement dit, les Anglais et les Français se faisaient la guerre. En tant que ressource économique, la morue était autant convoitée par les Anglais que par les Français, soucieux d’en conserver le monopole. Ainsi, Saint-Pierre et Miquelon changea 9 fois de nationalité pendant les 250 années qui suivirent, avant de devenir finalement française, en 1816.

Au début du vingtième siècle la pêche a décliné, notamment parce que la France n’en tirait plus autant de bénéfice qu’auparavant. Les pêcheurs de l’île qui n’étaient pas partis à l’étranger (Europe ou Canada), durent se reconvertir pour survivre. C’est pendant la période allant entre 1922 à 1933, lors de la prohibition aux États-Unis (la production, la vente et la consommation de boissons alcoolisées étaient interdites), que l’activité économique principale de Saint-Pierre fut la plus curieuse. Saint-Pierre était devenue une plaque tournante du commerce d’alcool entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Plusieurs Saint-Pierrais, dont un certain Henri Morazé, ont fait fortune dans ce commerce, en faisant passer aux Etats-Unis en contrebande des caisses de whiskey et autres boissons alcoolisées. Ce dernier aurait même rencontré en personne Al Capone, le plus grand gangster du crime organisé du Chicago des années 20.

 

Après la seconde guerre mondiale, la pêche industrielle a donné à l’archipel un nouvel élan. Des flottilles battant pavillon coréen, français, japonais, sud-africain, ou encore espagnol, faisaient escale dans la baie de Saint-Pierre et apportaient à l’île un dynamisme bienvenu (commerces, boîtes de nuits, bars, etc.). C’était « l’âge d’or de la pêche », comme aiment à le nommer aujourd’hui ceux qui l’ont connu. Mais c’était surtout le début de de la fin. Des navires usines, qui congelaient le poisson dans leurs soutes, directement après avoir été pêché, faisaient des ravages sur les bancs de Terre-Neuve. Le stock de morue diminuait d’année en année. Pourtant, l’appât du gain était trop fort, et en l’absence de quotas de pêche, on pêchait toujours plus (« après moi le déluge »)…

 

Mais à la fin des années 80, le Canada, qui surveillait le stock de morue, a imposé un moratoire (une interdiction) quasi-total sur la pêche à la morue dans ses eaux territoriales (dont une grande partie des bancs de Terre-Neuve), ce qui conduisit à la fin de la pêche industrielle dans la région. Privée de sa principale ressource économique, l’économie de Saint-Pierre s’écroula, et l’archipel peina à se reconvertir. La France a d’abord assuré des salaires pendant plusieurs mois aux anciens pêcheurs, puis entrepris une politique de grands travaux (aéroport, quai en eau profonde) pour la reconversion des pêcheurs, et augmenta les postes dans la fonction publique et les aides publiques, afin de maintenir l’activité sur l’archipel.

 

Aujourd’hui, la pêche professionnelle ne représente plus une activité économique majeure : il n’existe plus qu’une poignée de pêcheurs. Les opportunités de développement de la pêche sont moindres, compte tenu du fait que les quotas aujourd'hui fixés par la France n'augmentent pas, la ressource ne se portant pas bien. L’archipel cherche donc de nouvelles opportunités de développement. Par exemple, il soutient l’agriculture locale. En effet, on trouve sur Miquelon quelques agriculteurs qui portent de belles initiatives : production de légumes biologiques, élevage de poules, fabrication de fromage de chèvre. Sur une île où 95% de la nourriture consommée provient de la France ou du Canada, la demande en produits locaux est importante ; les agriculteurs écoulent toute leur production sans difficulté. Mais c’est sur le tourisme que l’archipel compte le plus. La collectivité a fait de gros investissements depuis plusieurs années en ce sens pour rendre l’île attractive. Elle cherche à la rendre plus accessible pour la métropole d’une part (liaisons aériennes directes avec Paris depuis l’été 2018) et d’autre part pour les touristes étrangers venus visiter Terre-Neuve (publicité auprès des agences de voyage, acquisition de deux ferries faisant la navette avec le Canada, création d’un musée de la Nature et de l’Environnement à Miquelon). Ces initiatives donneront peut-être à Saint-Pierre et Miquelon un nouveau souffle.

 

 

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