Malama 'aina

August 27, 2019

 

L’île d’Hawaï, ou « Big Island », est la plus grande de l’archipel d'Hawaii, et possède une importante diversité de paysages et d’écosystèmes : 11 des 13 climats existants dans le monde sont réunis sur ce bout de terre émergé de 10 000 km2.

Une grande partie des espèces vivantes sont endémiques et ont développé des stratégies d'adaptation fascinantes au cours du temps, comme les ohia, ces arbres qui résistent au dioxyde de souffre et sont les premiers à recoloniser les champs de lave. 

Certains considèrent l'île comme un laboratoire de notre planète : en quelques kilomètres, on passe du désert aride de la côte sous le vent, à la toundra au sommet du Mauna Kea, le volcan endormi d’Hawaï (le plus haut sommet du bassin Pacifique, qui culmine à 4205m), en passant par les plaines tempérées du centre de l’île. On peut aussi avoir un aperçu des entrailles de la Terre dans le cratère du Kilauea, un volcan en activité depuis 30 ans, d’où sort de la roche en fusion, force créatrice de ces îles au milieu de l’immense océan Pacifique.

 

Pourtant, malgré la diversité des climats de cette île et la probable richesse de ses sols, on estime que 85% de la nourriture qui y est consommée provient du continent, et principalement de Californie. Si les dockers du principal port de commerce d’Hawaï, situé sur l’île d’Oahu, se mettait en grève, comme c’est arrivé en 1949 (grève qui dura près de 6 mois), ou que les ports de Californie venaient à ne plus être opérationnels, suite à un séisme par exemple (la faille de San Andreas n’étant pas bien loin), on estime à entre 3 jours et 2 semaines la quantité de nourriture disponible sur l’île. Autrement dit, très peu de temps. Car si en 1949, beaucoup d’habitants pratiquaient encore des activités de subsistance (pêche, agriculture) qui leur permettaient de se nourrir eux-mêmes, aujourd’hui, ça n’est plus le cas. On ne fait plus de jardin potager de nos jours, et les agriculteurs ne produisent pas pour nourrir l’île, mais pour exporter (café, noix de macadamia). Par ailleurs, la majorité de la nourriture importée est très riche en sucre, en graisses, et en sel, mais c’est aussi celle qui est la moins onéreuse. C’est donc la population la plus pauvre, dont 2/3 souffre de diabète, qui s’alimente avec de la nourriture mauvaise pour la santé, et ce sont les Hawaïens natifs, ou issus d’Hawaïens natifs, qui sont les plus représentés.

 

Face à ce constat alarmant, le Kohala Center, un institut de recherche qui vise à promouvoir et protéger les patrimoines naturels et culturels d’Hawaï, développe depuis près de vingt ans des initiatives pour augmenter l’autosuffisance alimentaire de l’île. Les exploitations agricoles qui produisent des denrées alimentaires à consommer localement, comme la culture maraîchère, ou les vergers, étaient extrêmement rares jusqu’à la fin de l’exploitation de la canne à sucre et des ananas (fin XXème siècle). Se lancer dans une exploitation de ce type n’est pas aisé. En effet, la terre est excessivement chère et les revenus du maraîchage ne sont pas assez importants pour être rentables. De plus, on pourrait penser qu’il est facile de faire de l’agriculture à Hawaï, car la terre volcanique est fertile et que le climat tropical permet d’exploiter une variété de plantes inimaginables. Pourtant, à cause de l’exploitation de la canne à sucre, les terres ont été endommagées. Par ailleurs, l’absence d’hiver et ses températures négatives ne permettent pas d’arrêter la prolifération de parasites. Mais depuis la fin des années 90, de nombreuses petites exploitations agricoles voient le jour. Elles sont pour la plupart tenues par des Américains du continent, désireux de développer une agriculture responsable et durable. Le rôle du Kohala Center est ici de les accompagner pour qu’ils réussissent à lancer leur exploitation.

 

Pour ces nouveaux fermiers, la première étape consiste donc à reconstituer un sol. Et c’est là que la particularité géographique et l’histoire de l’archipel vont être décisifs. En effet, le melting pot issu des diverses migrations asiatiques et européennes créa une société où les minorités sont majoritaires, où les influences des différentes aires culturelles se mêlent. Hawaï, archipel au milieu du Pacifique, est un territoire où se côtoient la culture orientale et occidentale. Ainsi, les nouveaux agriculteurs de l’île d’Hawaï, grâce à des techniques empruntés à l’Orient (l’agriculture coréenne, l’aquaponie), parviennent petit à petit à retrouver des sols exploitables.

 

Nancy et Jerry, qui font partie de ces fermiers, sont arrivés dès les années 80 sur la côte ouest de l’île d’Hawaï. Ils ont repris des terres familiales sur lesquelles ils y ont construits eux-mêmes leur maison. Ils ont également réhabilité la terre, après y avoir extrait des quantités impressionnantes de roches volcaniques. Lorsque nous avons demandé à Jerry où il avait appris à construire une maison, il nous a répondu tout simplement : « tu sais, celui qui sait lire un livre, sait construire une maison ». Aujourd’hui, le couple vit en quasi autosuffisance alimentaire. Nancy est l’une des fondatrices du Kohala Center, et a contribué à la création d’une banque de graines, qui visait à préserver la pluralité des espèces locales. L’avantage de cette banque de graines, c’est qu’elle ne servait pas qu’à stocker les espèces qui pourraient un jour être perdues, mais elle avait aussi pour but de faire évoluer les espèces et de sélectionner celles qui, au cours du temps (donc au cours des variations environnementales et de l’arrivée de nouveaux parasites), seraient les plus résistantes et qui s’adapteraient le mieux à ces changements. "La résilience dépend de la diversité. Si je plante seulement des patates douces et qu'elles ne poussent pas cette année là, que vais-je alors manger ? Heureusement, j'ai planté des taros, des courgettes et des bananiers... ", disait Zoé, une des enseignantes du jardin-école, un autre programme développé par le Kohala Center. 
 

D’après Nancy, les multinationales auraient la mainmise sur la quasi-totalité des graines et des plantes utilisées dans le monde. Ces entreprises privatisent la nature. En effet, celles-ci n’hésitent pas à breveter les hybrides qu’elles créent. Malheureusement, les soutiens du gouvernement et des universités américaines se font de plus en plus rares. En effet, le programme de banque de graines de l’Université d’Hawaï a récemment fermé, faute de financement. Nancy refuse pourtant de laisser les entreprises gagner la partie et prône une façon de vivre à contre-courant du paradigme de la société actuelle : « Que laisserons-nous à nos enfants ? La capacité à maîtriser parfaitement les tablettes tactiles et à savoir utiliser les nouveaux appareils high-tech, à voir la vie à travers l’écran d’un ordinateur ou de lunettes 3D ? Si oui, nous sommes sur la bonne voie, mais nous prenons aussi le risque de laisser de grands groupes industriels de contrôler leur santé. L’entreprise allemande leader sur le marché, décide de ce que nous mangeons, mais créée aussi les médicaments qui nous permettrons de guérir des maladies causées par la nourriture qu’eux-mêmes produisent. En effet, nous sommes ce que nous mangeons, et les problèmes de santé découlent directement de notre façon de nous nourrir. Que faire dans ce cas ? Laisser les groupes industriels contrôler ce qui nous permet de vivre, et acheter la nourriture transformée disponible en magasin ? Ou alors souhaitons-nous reprendre en main notre avenir, c’est à dire, notre indépendance alimentaire et énergétique ? ».

 

Joe et Anna, originaires de Californie, sont également dans la même démarche, ils ont acheté un terrain de taille modeste à l’ouest de l’Île d’Hawaï il y a 4 ans seulement. Comme Jerry et Nancy l’ont fait avant lui, Joe cherche à reformer un sol sur une ancienne exploitation de macadamia. Il va notamment bénéficier d’une aide financière du United States Department of Agriculture (l’équivalent du ministère de l’Agriculture), qui lui propose des aides (à hauteur de 70% du coût du chantier), parce qu’il plantera 30% d’espèces indigènes sur sa parcelle.

 

Au sein même du pays qui est le premier pollueur de la planète, il existe donc des contre-pouvoirs qui aident de petites exploitations agricoles à faire leur part en revitalisant les sols.

Ça ne semble être encore une fois qu’une goutte d’eau, mais le changement est en marche. Victor Hugo disait que "rien n’arrête une idée dont l’heure est venue" ; l’heure est peut-être venue.

 

 

 

 

 

 

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