Les gardiens des coraux

August 27, 2019

            Il est cinq heures, le soleil se lève sur l’île d’Hatamin. Le vrombissement des moteurs des bateaux qui s’activent dans la baie perturbe le silence de l’aurore. Petit à petit, le soleil rouge grandit derrière les montagnes de Florès.

            Dula scrute l’horizon. Gardien des coraux, il veille sur le récif de jour comme de nuit. La nuit a été calme, aucun pêcheur ne s’est risqué à braconner dans la zone protégée. Ardiansa et Claudius, de jeunes indonésiens originaires de Sumbawa, venus apprendre l’anglais avec Coral Guardian, sont là également. Ils sont nos interprètes pendant notre séjour. Avec Dula, ils se sont relayés toute la nuit pour assurer la protection du récif corallien.

 

            L’association française Coral Guardian et les pêcheurs de l’île voisine Seraya Besar, dont Dula fait partie, mènent depuis 2014 un programme de restauration du récif corallien sur Hatamin. Ils ont installé une pépinière corallienne sur les pentes sous-marines de l’île, c’est à dire qu’ils y font pousser des coraux sur des grilles immergées, avant de les réimplanter dans le milieu naturel. S’ils restaurent le récif corallien, c’est parce que dans la région de Labuan Bajo, comme partout ailleurs en Indonésie, une grande partie des coraux ont été détruits. La cause de ce désastre : des années de pêche à la dynamite.

            À partir de la fin de la seconde guerre mondiale, et jusqu’à son interdiction dans les années quatre-vingt-dix, la pêche à la dynamite était utilisée par beaucoup de pêcheurs indonésiens. Les pêcheurs de Seraya Besar étaient même devenus des spécialistes de cette pratique. Elle permet, dans l’immédiat, de pêcher beaucoup de poissons, mais elle détruit également l’habitat dans lequel ils vivent. Sur le long terme, elle entraîne la destruction de l’écosystème corallien dans son ensemble, car elle laisse derrière elle des gravats de coraux sur les pentes sous-marines des îles. Ces gravats de roches calcaires constituent un substrat instable qui ne permet pas aux jeunes coraux de s’y fixer, car à la moindre houle ils s’écroulent sur eux-mêmes et meurent. Aujourd’hui encore, les dégâts sont visibles, et ils semblent irréparables. Or, le mode de vie des Bajaus dépend directement des ressources marines. Si les coraux meurent, les poissons disparaissent, et les Bajaus avec.

            Coral Guardian, a relevé le défi de restaurer une partie du récif corallien d’Hatamin, et de créer une aire marine protégée, qui interdit la pêche aux abords de l’île. Grâce à une campagne de sensibilisation et une collaboration étroite avec les populations locales, le projet de restauration a reçu un accueil favorable unanime de la part des pêcheurs de Seraya Besar : peu à peu, le récif reprend vie sur les pentes sous-marines de l’île d’Hatamin.

 

            Vers neuf  heures, le soleil est déjà haut au dessus de nos têtes. Nous entrons dans l’eau. Elle est incroyablement chaude, en tout cas pour un Européen. Elle est claire, le sable est blanc. L’eau n’est pas profonde, nous avançons lentement, en marchant, en nageant. Nous nous rendons à la pépinière corallienne. Dula va inspecter les coraux qui ont été bouturés récemment sur les grilles.

            Au bout de cinquante mètres, j’aperçois devant moi les premières grilles où les coraux sont en culture. L’eau devient plus froide tout à coup, nous arrivons aux pentes sous-marines. Un spectacle haut en couleurs s’offre alors à nous. De nombreuses espèces de coraux de différentes couleurs sont disposées sur les grilles, depuis le début du plongeant jusqu’à 6 mètres de profondeur. C’est une véritable petite cité sous-marine, où toutes sortes de poissons vivent. Ici un poisson clown se cache dans les filaments d’une anémone violette, là un poisson perroquet circule sous une des grilles, plus loin j’aperçois un banc de petits poissons bleus. Au delà, c’est le vide bleu. L’eau n’est pas assez claire pour voir ce qu’il y a en-dessous de vingt mètres de profondeur, je me sens comme au bord d’un gouffre.

            Équipé d’un simple masque de plongée, sans tuba ni palmes, Dula commence son travail. Il inspecte les grilles, vérifie l’épanouissement des coraux bouturés, et reprend son souffle entre deux apnées. Il nage comme une grenouille. Malgré sont âge avancé, et la quantité incalculable de cigarettes qu’il fume, c’est un très bon nageur. Chez les Bajaus dit-on, on apprend à nager avant de savoir marcher. Dula plonge et attrape un morceau de corail isolé sur le sable, et entreprend d’attacher le corail sur une des grilles à l’aide d’un câble de serrage. Il va en chercher d’autres et recommence l’opération plusieurs fois. Il parvient même à aller jusqu’aux grilles situées six mètres de profondeur. Je peine à le suivre, je tente parfois de le devancer en plongeant avant lui pour obtenir des prises de vue en contre-plongée. Ce n’est pas évident, à partir de trois mètres de profondeur, la pression de l’eau exercée sur les tympans fait tellement mal aux oreilles, qu’il est impossible d’aller plus bas sans avoir à rééquilibrer la pression dans l’oreille interne. Pour cela, il faut pincer son nez et expirer. Dula n’a pas l’air de faire ce petit ajustement hecto-pascalien, il paraît qu’avec l’habitude ce n’est plus nécessaire…

            Après avoir passé plusieurs dizaines de minutes au dessus de la pépinière sous-marine, sans mot dire, Dula rentre vers la plage. Je le suis jusqu’à son arrivée sur la terre ferme, puis je retourne dans l’eau pour effectuer d’autres plans qui alimenteront le reportage.

            Après une bonne heure de prise de vues sous-marine, je décide de rentrer. Je nage une dernière fois au-dessus de cette forêt corallienne, lorsqu’à ma grande surprise, et non sans effroi, j’aperçois une mince et longue forme ondulante, striée de noir et de blanc, juste en-dessous de moi : c’est un serpent de mer, heureusement il ne m’a pas vu. Je continue ma route. Plus loin, j’aperçois une murène qui sort sa tête d’un débris de corail, prête à bondir. Je suis content d’atteindre la plage.

 

            À midi, nous mangeons les restes du poisson, des légumes et du riz de la veille. Pendant ces quinze jours, nous n’aurons mangé que ces aliments. Je commence à reconnaître les poissons, et j’ai développé une technique pour les manger sans me retrouver à batailler avec les arrêtes pendant la durée du repas. Je ne vois pas Dula, on m’apprend qu’il est parti à Labuan Bajo à bord de son katinting, une minuscule pirogue à balancier équipée d’un moteur. Il reviendra ce soir.

            À partir de midi, et jusqu’à quinze heures, il fait trop chaud pour entreprendre une quelconque activité physique. Même marcher devient laborieux. Alors tout le monde se repose, dans la cabane en bois, ou sous des tamariniers, sur des filets, qui font office de hamac.

            Le soir venu, les gardiens des coraux préparent le dîner. Nous leur proposons notre aide, mais ils la refusent. Avant la tombée de la nuit, nous entendons le bruit du moteur de katinting de Dula qui revient. Nous profitons des dernières lueurs du jour pour manger. Nous nous installons dehors, sur une paillasse faite de feuilles de cocotiers séchées. Le repas est servi : riz et fruits de mer, pêchés en fin d’après-midi par un autre membre de Coral Guardian, il prend la relève de la garde jusqu’à demain.

 

            Il fait maintenant nuit. Le repas terminé, Dula nous raconte des histoires, des histoires de sa jeunesse. S’il impose le respect, il est aussi très drôle : nos interprètes ne peuvent s’empêcher de s’esclaffer à chaque fois que Dula parle, mais arrivent tout de même à assurer la traduction. Puis il nous raconte qu’un jour, alors qu’il était allé chercher du miel dans la montagne, il tomba nez à nez avec un python de plusieurs mètres de long, en train d’avaler une chèvre. Alors, frappé d’horreur, Dula prit ses jambes à son cou et alla se réfugier en haut d’un arbre, le plus loin possible du serpent. Son effroi lui avait fait perdre la raison car il fut incapable de redescendre de l’arbre, et sa famille, restée au village, s’inquiéta pour lui et allèrent le chercher dans la montagne. Ils le trouvèrent et le persuadèrent de redescendre au village avec eux. Le lendemain, Dula réunit des villageois pour aller tuer le serpent. Ils le trouvèrent, le tuèrent et le jetèrent à la mer.

 

            Après les récits, vient le moment où nous devons rentrer à Seraya Besar. Fanny et moi montons à bord du katinting. Dula démarre le moteur et nous filons sur la surface lisse de la mer. Il n’y a pas de vent. À la lueur de la pleine lune, nous nous repérons facilement. L’île de Seraya Besar apparaît devant nous comme un gros caillou argenté qui se détache du ciel noir. Quand je penche ma tête vers la mer, j’aperçois les fonds sableux qui brillent. Je plonge ma main dans l’eau, des myriades de lumières vertes scintillent sur son passage, causés par des planctons luminescents. Dula, accroupi à l’arrière de la pirogue, la main sur le gouvernail, sourit lorsqu’on se tourne vers lui, serein. En une quinzaine de minutes seulement, nous voici arrivés à Seraya Besar. Il ne fait pas froid. Nous marchons entre les maisons du village endormi et arrivons à la maison de Dula, où Awan, sa femme, attendait notre retour.

 

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